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La maman


Lu il y a peu, dans un courrier à moi adressé par un disciple d’Hippocrate, attention, j’ouvre les guillemets : “(…) et la maman de (prénom) amènera le vaccin.”

La féministe en moi commence par s’étonner qu’on parte du principe que c’est la mère qui accompagnera l’enfant chez le médecin, le petit ayant également un père qui, sauf preuve du contraire, est capable d’emmener son fils au cabinet médical. Puis c’est l’ancienne étudiante en Lettres qui fait des bonds devant la familiarité du terme. “La maman”. Comment ça, “la maman” ? Il n’y a plus de mères, dans ce pays, seulement des “mamans” ?

Or donc, mise au point. “Maman” est le terme souvent employé par les enfants pour parler à leur mère. C’est familier, ça décrit une relation. Le père, la famille, les amis peuvent tout à fait parler à l’enfant de “sa maman”, pour qu’il voie bien de qui on parle, jusque là rien de choquant. Par contre, dans un courrier administratif adressé à une mère, on la qualifie de “mère”, pas de “maman”. Parler de “la maman de (prénom)”, c’est infantilisant, c’est familier dans un contexte qui ne l’est pas, bref ça ne colle pas. On me dira qu’il s’agit d’ajouter un peu de tendresse dans un monde de brutes. Soit ! Pourquoi alors appeler l’enfant par son prénom ? Pourquoi ne pas écrire “la maman du petit trésor amènera le vaccin” ? Voire même “la maman du petit trésor amènera le vaccin chez le docteur mon chéri” (si c’est comme ça que sa femme l’appelle) ?

Notez bien que je ne blâme pas seulement le médecin (ou sa secrétaire) auteur du courrier en question ; on le lit et on l’entend partout, ce “maman” incongru. “La maman du coureur cycliste”, “et dites-moi, qu’en pense votre maman ?”, question posée à un adulte… Par pité, laissez le “maman” à la sphère privée, arrêtez de tout mélanger. “Mère” ne s’écrit pas avec un d, que je sache, on peut donc le dire sans se fâcher avec celle à qui on le dit.

Kafka sur le rivage, de Haruki Murakami


Cartésiens purs et durs, passez votre chemin ; Kafka sur le rivage est un des romans les plus étranges que j’ai lus ces dernières années.

L’histoire se passe au Japon, de nos jours. On s’attache tout d’abord aux pas de Kafka Tamura, 15 ans, qui fugue de chez lui. Puis on nous raconte un événement étrange pendant la guerre 1939-1945 ; toute une classe d’écoliers se sont évanouis lors d’une sortie en forêt, leur institutrice n’a pas réussi à les ranimer. Quand elle est revenue avec un médecin, ils ont tous repris conscience, sauf un, et aucun ne se souvenait de quoi que ce soit. Puis on retourne dans le présent pour faire la connaissance de Nakata, un vieil homme un peu simple qui parle aux chats.

Raconté comme ça, le roman ne fait pas vraiment envie. Ça paraît bizarre et décousu. Mais en avançant dans sa lecture on comprend les liens et la logique interne de cette histoire qui se situe aux frontières du rêve et de la réalité. Je conseille aux amis des chats et aux âmes sensibles de sauter la deuxième moitié du chapitre 16. Ce bref passage mis part, j’ai aimé ce roman. Je ne lirais pas d’histoires aussi déconcertantes tous les jours, mais une fois de temps en temps, ça ne fait pas de mal. Kafka sur le rivage est paru chez 10/18, collection domaine étranger.

Didier Porte et les enfants


Didier Porte, un des humoristes de la tranche du matin sur France Inter, a fait scandale il y a quelques semaines en répétant dans sa chronique, en plaçant ses propos dans la bouche de Dominique de Villepin, “J’enc*le Sark*zy”. Si vous n’en avez pas entendu parler, voilà un bon résumé de la situation sur le site d’arrêt sur images.

Je n’aime pas plus que ça les chroniques de Didier Porte (ou celles de Stéphane Guillon, d’ailleurs). Je n’écoute en général France Inter à cette tranche horaire que le vendredi, pour la chronique de François Morel. Mais un argument utilisé contre Porte par Demorand m’a fait bondir. Sur le plateau du Grand Journal de Canal plus, celui-ci s’est plaint d’avoir reçu un mail d’auditeur demandant comment il pouvait expliquer à son gamin de 8 ans le sens du verbe “enc*ler”, entendu ce matin-là à la radio.

En admettant que ce mail soit réel, je souhaite m’adresser à ce bon père de famille.

Monsieur,

Si j’ai bien compris votre mail, votre fils de 8 ans écoute la matinale de France Inter, émission, qui, rappelons-le, est en grande partie une émission d’information. J’en déduis qu’au fil de ces derniers mois, votre fils a entendu parler de bébés congelés, de torture et d’exécutions en Iran, de viols et de meurtres en tout genre. Si vous avez réussi à expliquer tout ça à votre petit garçon, je ne doute pas que vous pourrez trouver un moyen de lui parler du verbe “enc*ler” les doigts dans le nez, si je puis dire.

Cordialement, etc.

Qu’on ne se méprenne pas ; bien sûr que c’est important que protéger les enfants, de ne pas les traiter comme des adultes en miniature, de se rappeler qu’ils ont droit à leur part d’enfance. Mais les exposer à une émission d’information, c’est risquer, effectivement, qu’ils entendent des choses qui ne sont pas de leur âge ; la matinale de France Inter n’est pas une émission pour enfants ! Autant, si je le pouvais, j’aimerais bien réduire au maximum l’affichage dans les rues les couvertures horrifiques de Détective ou celles des journaux porno, parce qu’on ne peut pas faire un détour pour éviter tous les marchands de journaux, autant allumer la radio en présence de ses enfants est un choix. L’argument de la protection des enfants perd de sa force à chaque fois qu’on l’utilise à tort et à travers. Virer Porte parce qu’on le trouve mauvais et vulgaire, c’est une chose. Virer Porte parce que sa chronique n’est pas faite pour les enfants, ce serait ridicule. Il travaille pour la matinale de France Inter, pas pour Debout les zouzous.

Nation, de Terry Pratchett


J’ai envie de vous parler de ce bouquin depuis des mois, mais j’ai préféré ne pas le faire avant sa sortie en français. C’est maintenant chose faite, tous les éléments sont donc réunis pour que je vous en chante les louanges !

Petite parenthèse : je devrais peut-être commencer, pour ceux à qui le nom de Terry Pratchett dit quelque chose, par vous dire que ce roman ne se situe pas sur le Disque-Monde. Une fois ce détail réglé, voilà ce que Nation raconte.

Mau vient de passer un mois sur l’île des garçons. À son retour chez lui, il sera officiellement un homme. Il monte sur le canoë qu’il a fabriqué lui-même pendant ce mois solitaire, se représente déjà le festin qui l’attendra à son retour… Toute l’île sera sur la plage pour lui, pour célébrer son retour et la naissance de son âme d’homme. Mais une vague arrive, une vague énorme, à laquelle il ne survit que de justesse. Et lorsqu’enfin il rentre chez lui, il n’y trouve que des cadavres.

Il n’est pas seul sur l’île ; la vague a également fait échouer une goélette en plein milieu de la jungle. De ce naufrage, une seule personne sort vivante, Daphné, une jeune fille occidentale de bonne famille. Mau pense à elle comme “la fille homme-culotte”.

Bien entendu, la communication entre eux n’est pas évidente, sans compter les circonstances qui les poussent à communiquer. Mais ils font de leur mieux, et ils sont rejoints, petit à petit, par des habitants d’autres îles dévastées. Tous ces gens apprennent à fonctionner ensemble par nécessité, et deviennent une nation. Mau enrage contre les dieux et donne beaucoup pour les autres, mais ce faisant il se rend compte qu’il trouve un sens à sa vie dévastée. Pourtant pas de mièvrerie, pas de facilités.

Quand j’ai lu Nation, on était en plein dans le fameux débat sur l’identité nationale. À chaque fois que j’en entendais parler à la radio, à la télé, j’avais envie de crier : mais Pratchett a tout compris et vous n’êtes que des buses. Une nation, ce sont des gens qui vivent ensemble, parfois par choix, souvent par nécessité, et qui tentent d’en tirer le meilleur. Chacune a ses spécificités, mais elles sont vouées à évoluer si suffisamment de gens le désirent. La nation n’existe pas comme une entité absolue, extérieure aux humains qui la composent. Je résume sûrement ça très mal, il faudrait que vous lisiez le roman pour comprendre.

Nation est, d’après moi, le meilleur roman de Pratchett, et c’est dire quelque chose. En le lisant, j’ai ri, comme toujours, mais j’ai aussi pleuré, chose plus rare, et ce n’étaient pas de mauvaises larmes. Bref, je vous conseille très vivement de le lire. Il est paru en français chez l’Atalante et en anglais chez Corgi.

Au pied levé


On s’était rencontrés sur une route. Tous les deux à marcher lentement en levant le pouce, d’un côté et de l’autre de ladite route ; j’allais vers l’est, elle vers l’ouest. L’asphalte était désert. Il y avait peut-être du foot à la télé. Toujours est-il que son apparition m’a fait plaisir, enfin une distraction dans cette journée qui n’en finissait pas. On s’est présentés, on a papoté, on a fleureté, et en moins de temps qu’il ne faut pour le dire… Vous m’avez compris. Le bas-côté était accueillant. Elle était si jolie. Je ne reconnaitrais plus son visage aujourd’hui, mais je me rappelle avoir pensé qu’elle avait les plus beaux pieds du monde.

Et puis le temps. Et puis vingt ans. J’ai terminé mes études, je suis devenu podologue, et je n’ai plus jamais entendu parler de la belle inconnue à qui j’avais pourtant laissé mon numéro de téléphone.

Vous me regardez bizarrement, vous vous demandez pourquoi je vous raconte tout ça ? Mademoiselle, vous avez ses pieds, exactement ses pieds, et j’ai vu votre année de naissance sur votre carte vitale. Est-ce qu’elle vous a parlé de moi ?


photo sépia représentant un homme portant un chapeau "de cow-boy", la tête posée sur les bras.

Ce texte est ma participation au cinquième diptyque d’Akynou, cinquième semaine - il s’agissait d’écrire un texte inspiré par la photo ci-dessus, prise par Akynou elle-même.

La fête


C’était gentil de leur part, vraiment. Organiser une fête d’anniversaire à la maison pour mes 80 ans, inviter tout le monde, jouer la fiction de la famille unie… C’est pas qu’ils ne s’aiment pas, mais tout de même, je le sais bien que tous nos enfants ne s’entendent pas comme larrons en foire. Ils sont mignons de faire l’effort. Au moins, il y a les petits.

Tiens, en parlant d’eux ! J’en vois deux qui vont en chercher deux autres et encore trois, et qui discutent, tout excités, en montrant un papier. Ils me regardent en coin. On dirait qu’ils aimeraient me demander quelque chose, mais ils n’osent pas trop. Je m’approche doucement, et je leur demande ce qu’ils font.

“Regarde Grand-Mère ! C’est Grand-Père, hein ?”

C’est lui, en effet. Mais qu’est-ce qui les énerve tant dans cette vieille photo ?

“Alors, Grand-Mère, Grand-Père était un cow-boy ?”

Est-ce que je dois leur dire que la photo date de nos trois semaines en Australie, le jour où il a acheté ce chapeau qui doit d’ailleurs traîner aujourd’hui quelque part au grenier, et que c’est moi qui l’ai prise ? On ne doit pas mentir aux enfants. Mais pourquoi faire s’éteindre leurs petites mines pleines d’espoir ?

Je les ai bien regardés, l’un après l’autre, droit dans les yeux. J’ai posé un doigt sur mes lèvres. Chuuuuuuut…


photo sépia représentant un homme portant un chapeau "de cow-boy", la tête posée sur les bras.

Ce texte est ma participation au cinquième diptyque d’Akynou, quatrième semaine - il s’agissait d’écrire un texte inspiré par la photo ci-dessus, prise par Michel Clair.