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Anonymat des parrainages


Je me tiens plutôt éloignée de l’actualité ces temps-ci. J’écoute France Inter, sauf les infos, parce que je leur trouve le même défaut que presque partout ailleurs : faits divers, oui, petites phrases, oui, analyse, zéro. Je devrais probablement m’informer sur France Culture, mais pour l’instant je trouve au fond assez reposant de me tenir “en dehors”.

Tout ça pour en venir au fait : je suis tombée par hasard cette semaine sur un débat sur les parrainages des maires pour les candidatures aux présidentielles, et plus particulièrement sur la question de l’anonymat. Je dois reconnaître que le contenu m’a étonnée. On y parlait de la légitimité de la candidate du FN, et on soulignait que l’anonymat lui permettrait sûrement d’obtenir plus facilement les signatures. On répondait que si les maires ne pouvaient pas la parrainer en public, alors sa candidature n’était peut-être pas si légitime que ça. Autrement dit, on parlait des effets de la publicité ou de l’anonymat de ces fameux parrainages, mais personne pour parler des causes.

Voyez-vous, il me semble que le pouvoir de parrainer - ou pas - un candidat à la présidentielle ne vient pas des dieux. Ni le Saint-Esprit, ni Hermès ne sont descendus du ciel pour donner ce pouvoir aux trente ou quarante mille maires de France. Ils détiennent ce pouvoir grâce à nos voix, parce que nous les avons choisis pour nous représenter dans le cadre de notre commune. Il me semble donc que c’est la moindre des choses qu’ils aient des comptes à rendre sur ce qu’ils en font.

Après tout, rien n’interdit à un maire qui croit sincèrement que la candidate du front est légitime à concourir aux présidentielles, même si ses idées le font vomir, de l’expliquer à ses administrés, si ? Faire un effort de pédagogie au lieu de penser que ses électeurs sont obligatoirement des abrutis qui vont le juger crypto-frontiste sans écouter ce qu’il a à dire. Se donner une chance de faire ce qu’il croit juste et de l’expliquer, quitte à le payer plus tard, plutôt que de faire passer son envie de se faire réélire avant tout. Bref, prendre ses responsabilités vis-à-vis du pouvoir qu’on lui a confié au lieu de vouloir se cacher.

Si ça se trouve, ce que je viens de dire est parfaitement banal, auquel cas je vous en demande pardon : comme je vous le disais, ces temps-ci, je me tiens plutôt éloignée de l’actualité.

Au nord du monde, de Marcel Theroux


Je vous présente aujourd’hui un oiseau rare, un livre futuriste que je recommande sans hésiter aux gens qui n’aiment pas la science-fiction.

L’histoire de Au nord du monde se passe en Sibérie. La terre a été ravagée par les changements climatiques, il n’y a plus de structures, on est dans le chacun pour soi, dans une ambiance plutôt Far West (assumée d’ailleurs, le titre original est Far North). Makepeace est shérif. Ses parents étaient américains, ils sont venus en Sibérie en quête d’un mode de vie plus simple avant que leur monde ne se désintègre. Ils sont morts. Makepeace patrouille encore dans la ville quasi-déserte, fait parfois des rencontres, et, un jour, se met en chemin pour trouver l’origine d’un avion, seul témoignage de civilisation entrevu depuis des années.

Bon, je ne vais pas vous mentir, ce n’est pas un roman très, très gai. Néanmoins Makepeace a la vie chevillée au corps, et Marcel Theroux arrive à nous intéresser à son personnage bizarre et à son monde dévasté. J’ai dévoré Au nord du monde à grande vitesse, et je le recommande chaudement, y compris donc aux lecteurs qui évitent d’habitude les récits situés dans le futur, parce que l’auteur évite à mon avis tous les poncifs du genre qui peuvent agacer.

Au nord du monde est disponible en poche chez 10/18, et a reçu le prix de l’inaperçu, catégorie roman étranger.

La première fois


Je le sens pas. Je ne le sens vraiment pas. Je crois que je n’ai pas choisi le bon endroit pour cette première. Il suffit que je regarde autour de moi… Bon, l’éclairage tamisé, très bien, on fera moins attention à nous. Mais les photos sur les murs et les autres clients donnent l’impression d’un endroit un peu chic, où on ne tolérera pas forcément très bien ce qu’on s’apprête à faire.

En même temps, il y a deux nanas qui montrent leurs seins sur lesdites photos. Je pourrai sans doute m’appuyer sur ça en cas de réquisitoire anti… Oh et puis zut, mon partenaire s’impatiente, il est temps de passer à l’action.

Je sors la marchandise, le plus discrètement possible, et la propose à mon complice. Il la saisit goulument. Nous nous installons confortablement, et je nous dissimule du mieux que je peux.

Une trentaine de minutes plus tard, nous sortons du bar, mission accomplie. Personne ne nous a repérés. Je n’aurais sans doute pas dû m’en faire toute une montagne, de ma première tétée en public.


photo représentant un bar, avec des photos arty et un éclairage tamisé.

Ce texte est ma participation au jeu d’écriture du blog à mille mains - il s’agissait d’écrire un texte inspiré par la photo ci-dessus, prise par Gabrielle.

Se préparer


Ce matin, pas moins de trois mails dans ma boîte aux lettres “spécial commerçants” pour m’informer que les soldes commencent demain et me demander si je suis “préparée”.

Alors attendez, ma check-list… Quelques bouquins, du fromage, de quoi faire chauffer de l’eau et mettre des feuilles dedans, un canapé confortable ? Check. C’est bon, je suis prête !

Ce livre va vous sauver la vie, de A.M. Homes


Au début de ce drôle de roman, Richard Novak a une vie ennuyeuse. Il est riche, vit en Californie, ne sort presque plus de chez lui. Les seules personnes qu’il voit régulièrement sont sa femme de ménage (avec qui il ne parle presque pas, casque anti bruit oblige), son coach, et sa nutritionniste, qui l’alimente de manière très saine et très plate. Un soir, il ressent une douleur immense et appelle les urgences. Il croit être sur le point de mourir, mais à l’hôpital on ne comprend pas ce qui cloche chez lui. À peine de retour dans sa villa, il constate que le terrain s’effondre doucement dans son jardin.

Ces deux événements déclenchent chez Richard un tsunami d’émotions. Il se sent comme la Belle au Bois Dormant, éveillé brutalement d’un très long sommeil. Il découvre sa vie avec les yeux d’un étranger, et laisse enfin un courant d’air salutaire bouleverser sa toute petite existence.

J’ai emprunté Ce livre va vous sauver la vie un peu au hasard à la bibliothèque, c’était un coup de chance. Avec un résumé comme celui que je viens de vous faire, on pourrait s’attendre à n’importe quoi ; en fin de compte, c’est un roman joyeux, léger, à la limite du burlesque parfois. Richard rencontre une suite de personnages hauts en couleur : un acteur absolument pas snob, une mère de famille dépressive, un indien philosophe et vendeur de donuts… Les événements sont assez rocambolesques, comme si toute la richesse d’une vie entrait d’un seul coup dans une coquille vide. Le tout donne une lecture franchement réjouissante, que je vous recommande, et c’est disponible chez Actes Sud, collection Babel.

Brève rencontre


Il y a si longtemps que plus personne ne m’a touchée. Enfin, quand je dis personne… Les araignées ne se privent pas de faire leur toile sur moi, les chauves-souris m’effleurent de l’aile en passant, voilà tout le contact auquel j’ai droit. La maison est en vente depuis deux ans, mais je crois que les héritiers de mes anciens propriétaires en demandent trop. Ou peut-être que la maison est trop vieille, les fenêtre appelant les courants d’air façon passoire. Ou bien… Je ne sais pas. Tout ce que je sais, c’est qu’il n’y a pas beaucoup de visites, et quand il y en a, les visiteurs me jettent à peine un regard, demandent ce qu’il y a derrière moi, et passent à autre chose. On pourrait croire que la curiosité les pousserait à entrer. Je suis une porte, après tout, faite pour être ouverte et fermée ! Mais rien, macache, depuis deux ans pas une main humaine.

Aujourd’hui, la dame de l’agence immobilière est revenue. Je l’entends qui monte l’escalier, laissant échapper la mélopée habituelle sur l’orientation, la situation, et les autres choses en -tion. Je n’ai jamais pu la supporter ; il me semble que sa compétence est proportionnelle à la longueur de sa jupe. Elle se désintéresse complètement de la maison, néglige de parler de ses atouts, des mirabelles dans le jardin, de la solidité de ses portes (je ne parle pas de moi, celle de l’entrée est en chêne massif, comme on n’en fait plus). Elle se contente de minauder et pense que ça va suffire à remporter une vente. Mouais, jusqu’ici on ne peut pas parler de succès.

Le type qui l’accompagne, par contre, délicieux. Je n’avais pas vu un aussi joli petit lot depuis… Ouh là… Au moins. Ses yeux, son sourire en coin, son petit cul, sa démarche, le seul adjectif qui me vienne à l’esprit est “ravageur”. Il raconte à l’agente qu’il cherche un endroit tranquille pour écrire un roman sur les zazous, qu’il ne craint pas le froid. Je savais qu’on était faits l’un pour l’autre ! Il s’approche de moi comme dans un rêve, et je lui dis en pensée viens là mon grand, touche-moi, ouvre-moi, je t’en prie, tu vois bien que je n’attends que ça… Il demande à en quoi je suis faite, et ce que je cache. Elle lui répond que derrière moi il y a un grand débarras, et qu’elle n’est pas experte en bois. Non mais je vous jure. Comme s’il fallait être experte pour reconnaître que je suis en tilleul, bois moins noble que le chêne mais plus facile à travailler, et qui dure, laissez-moi vous le dire ! La créature immobilière sera en maison de retraite, les seins en gant de toilette, que je serai toujours là, fière, prête à m’ouvrir et à me fermer à la demande.

Lui me regarde, l’air pensif. Il demande à m’ouvrir. L’autre se perd dans son trousseau. Ma clef est là, abrutie, à l’ancienne, un peu rouillée mais pleine de charme ! S’il vous plait, faites que ce soit lui qui m’ouvre.

Il tente d’enfoncer la clef en moi d’un seul coup, et je défaille sous l’assaut. C’est si bon d’être enfin touchée, mais un peu de douceur, que diable ! Nous autres portes n’avons pas de cyprine pour faciliter la pénétration, et tous nos amants ne se baladent pas avec du WD-40. Il sent enfin qu’il est trop brutal, retire complètement la clef, et s’agenouille devant moi. Il regarde ma serrure de près avant de s’y réintroduire, avec le bon angle, cette fois, et de la tendresse. Il fait jouer la serrure, je m’ouvre en grinçant de plaisir.

Ça aurait pu si bien finir entre nous s’il n’avait pas été chiroptophobe. Où est Bruce Wayne quand on a besoin de lui, n’est-ce pas…


Texte écrit sur une consigne Twitter de La Bouseuse. Il s’agissait d’écrire une histoire de rencontre amoureuse contenant tous les mots que vous voyez en italique dans le texte.

Alizarine a répondu à la même contrainte, son texte est là et il est magnifique !