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Dernière MAJ: 24 mai 2013

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Siloé

La première fois que je t’ai rencontrée, j’étais distraite. Tu es la grande sœur de Luna, qui est dans la même classe que mon fils. Un jour, la mère de Luna m’a proposé de venir passer l’après-midi chez elle, Luna avait très envie de jouer avec mon fils. J’ai dit oui. C’est ainsi, en débarquant chez elle avec mon fils, ma fille et la poussette, que j’ai fait ta connaissance. Ta mère t’a désignée d’un geste de la main, “et ça c’est Siloé”, j’ai tout juste eu le temps de voir un joli sourire, de répondre à ta question sur le prénom de ma fille, et j’ai été embarquée dans le salon pour être présentée aux autres frères et sœurs de Luna (deux grands frères, une grande sœur adulte), puis discuter “entre adultes” pendant que “les enfants” jouaient dans votre chambre, à Luna et à toi. Ta mère et moi avons peu d’atomes crochus, nous avons tout de même maintenu la conversation un bon moment, jusqu’à ce que vous descendiez jouer à côté de nous. Quand tu as entendu que j’aimais lire, tes yeux se sont illuminés, tu as dit “moi aussi”. Je t’ai demandé quels étaient tes livres préférés, nous avons échangé deux ou trois phrases, et puis je ne sais plus, il s’est passé quelque chose, ma fille est tombée peut-être ? Tu as disparu de mon champ de vision, je n’ai pas le souvenir que nous nous soyons parlé à nouveau ce jour-là.

Je t’ai revue ensuite, toujours pressée, sur le chemin de l’école avec ta mère et ta sœur. Quand j’y repense, je ne vois de toi que des détails : tes tresses qui sautillaient, tes chaussures roses. Une fois que j’avais tourné les talons, je me mordais les doigts de ne pas t’avoir vraiment regardée, vraiment parlé. Je me disais, après coup, toujours trop tard, que je voulais te conseiller la série des Kamo, qui pourrait sûrement bien te plaire, et qui était à la bibliothèque, je savais que ta mère vous y emmenait de temps à autre.

Les vacances d’été sont passées sans que nous nous voyions. Je ne m’inquiétais pas, je savais que toute ta famille était partie dans le sud pour un mois au moins, voir la famille. Puis la rentrée est arrivée, le retour à l’école. Luna et mon fils ont découvert qu’ils n’étaient pas dans la même classe, il y a eu des torrents de larmes à essuyer les premiers matins. C’est peut-être pour ça qu’il m’a fallu une semaine pour me rendre compte que tu n’étais pas à côté de ta mère ces matins-là. Quand l’idée de ton absence a enfin germé dans mon crâne, je me suis dit que j’avais dû mal comprendre, que tu étais un peu plus vieille que je le croyais, neuf ou dix ans et pas sept ou huit, et que tu étais partie au collège, tout bêtement. Je me suis accrochée à cette idée quelques jours, mais j’avais un gros doute, non, vraiment, tu m’avais l’air trop jeune pour l’entrée en sixième. J’ai fini par prendre mon courage à deux mains et demander à ta mère où tu étais.

Je ne risque pas d’oublier le regard qu’elle m’a lancé.

Interloqué au possible.

Je n’aurais pas dû insister, je l’ai fait quand même. Elle m’a répondu qu’elle ne connaissait pas de Siloé. Et qu’elle n’avait que quatre enfants, une grande fille, deux grands garçons et Luna.

J’ai posé deux-trois questions à d’autres parents, d’autres enfants, mais rien, nichts, nada. Personne ne se souvenait de toi. J’ai compris que je finirais par passer pour une folle si j’allais plus loin, j’ai gardé mes questions pour moi.

C’était il y a quelques années de cela, mais tu restes dans ma mémoire. Je n’ai jamais su si tu avais disparu de la surface du monde, ou si je t’avais simplement imaginée.

Entremonde, de Neil Gaiman et Michael Reaves

On a tous des pet peeves, de petites choses qui nous énervent bien plus qu’elles ne le devraient. À la petite liste que j’ai déjà établie, il faudrait ajouter les résumés derrière les livres qui dévoilent quasiment toute l’intrigue. Je rêve de faire recopier cent fois aux responsables de ces bévues quelque chose comme “un résumé en quatrième de couverture doit donner suffisamment d’éléments pour donner envie au lecteur de continuer, mais pas tant d’éléments que la lecture du livre devient quasiment superflue”. Avec les voyelles en bleu et les consonnes en rouge.

Refermons cette parenthèse, et venons-en à l’objet du billet de ce jour, le roman de Neil Gaiman et Michael Reaves, Entremonde (dont, vous l’aurez compris, il vaut mieux ne pas lire le résumé à l’arrière). C’est un roman jeunesse, fantastique. Tout commence pour Joey, héros malgré lui de cette histoire, le jour où il se perd dans sa propre maison. Tout continue le jour d’une course d’orientation, où il se perd encore, alors qu’il voulait impressionner la fille avec qui il était. Il comprend assez vite qu’il est capable de glisser dans des mondes parallèles. Il n’est pas le seul, et cette capacité excite des convoitises. Nous voilà donc suivant Joey, découvrant avec lui ses capacités étranges et ce qui en découle.

L’intrigue est bien ficelée, peut-être un peu rapide à mon goût, mais tout à fait correcte pour un roman jeunesse (je ne le recommanderai pas aux adultes qui n’ont pas l’habitude d’en lire). La postface nous apprend que les auteurs avaient d’abord eu l’idée d’une série télévisée qui ne s’est pas faite pour des questions de gros sous. C’est dommage, car le format aurait pu permettre de développer l’histoire juste comme je l’aurais souhaité… En attendant, Entremonde est un chouette roman jeunesse, disponible chez J’ai Lu.

Le chef

Nous chantons, et tu diriges.

Tu nous montres comment nous échauffer le corps et les cordes vocales.

Tu nous chantes une partie de la partition

Tu nous lances, tu nous arrêtes, tu nous corriges. nous repartons dans le bon sens.

Du geste, du sourire, de la grimace, tu nous fais sentir ce qui va et ce qui ne va pas.

De la métaphore efficace, de l’adjectif adéquat, tu nous dis comment faire mieux.

Du double piano au triple forte, ta douceur est inamovible.

Nous pouvons bien dérailler, planter le rythme ou la justesse, capitaine du navire, tu restes calme face au roulis, tu nous remets dans la bonne direction.

Nous chantons, tu nous diriges.


Texte écrit sur une consigne des Impromptus Littéraires et publié là-bas.

Les bébés

C’est la deuxième fois que ça m’arrive : je lis le sujet des Impromptus Littéraires de cette semaine, et une référence prend tout l’espace dans mon esprit, ne laissant aucune place à la créativité. Cette fois, il y en a même deux pour le prix d’une, je partage avec vous ?

Or donc, le sujet est “Papa, maman, comment on fait les bébés ?”

Remonte en premier un extrait de Monsieur Malaussène, de Daniel Pennac, p. 74 de l’édition Folio de 1997.

Jérémy fixait très attentivement ses godasses.

- Ben, dis-moi comment on fait.

- Comment on fait quoi ?

- Fais pas chier, tu sais très bien ce que je veux dire.

Ses doigts de pieds cherchaient à fuir le petit brasier de ses pompes et on avait mis le feu à ses oreilles. Il fallait plonger pour éteindre tout ça, alors il s’est jeté à l’eau.

- Les enfants, Ben. Dis-moi comment on fait les enfants.

La surprise est la mère de tous les silences. Immédiatement, après la muette explosion de la stupeur, il y eut les retombées flottantes de l’incrédulité… Mais non, Jérémy, debout, là, tout corseté de honte, ne se foutait pas de moi. Suivit le silence idiot de l’hébétude. Comment était-ce possible ? Comment un adolescent de cette fin de siècle pornophile, de ce pays hautement sexué, de cette capitale réputée la plus voluptueuse, de ce quartier hyper-couillu et d’une famille où les nouveau-nés pleuvent comme des météores, comment, dis-je, se peut-il que cet adolescent-là - mon propre frère ! - ne soit pas au fait des mécanismes élémentaires de la reproduction sexuée ? Jérémy ! Jérémy qui fabriquait des bombes à douze ans ! Jérémy qui l’année dernière projetait le meurtre collectif de tous mes employeurs ! Jérémy qui fréquente un établissement scolaire où on “nique ta mère” à la moindre engueulade ! Jérémy qui accueille les fureurs de Thérèse en lui demandant si par hasard elle n’aurait pas “une fin de mois difficile” ! Jérémy qui assista en direct à la souriante apparition de C’Est Un Ange entre les cuisses de Clara ! Troisième silence : les abysses de la consternation. Je n’ai pas fait mon boulot d’éducateur, voilà la seule explication. J’ai laissé parlé l’époque, j’ai pensé comme tout le monde qu’il n’y avait plus d’enfance, qu’on naissait branché, j’ai cru au poids des mots et au choc des photos, je n’ai pas fait crédit à l’innocence, honte sur ma tête ! Et réparons ! Réparons tout de suite, crénom de Dieu !

- D’accord, Jérémy. Assieds-toi.

Il s’assied.

Je me lève.

- Jérémy…

Ici, le plus sournois de tous les silences : l’embarras pédagogique.

J’y suis allé prudemment. j’ai commencé par le commencement : je lui ai parlé gamètes mâles et gamètes femelles, cellules haploïdes et diploïdes, ADN et Léon Blum (“qui fut le premier, Jérémy, à nous autoriser la procréation comme acte réfléchi et volontaire”), ovulation, flaccidité, corps caverneux, vestibule, trompe de Fallope et cône d’attraction… Je commençais à m’admirer sincèrement quand Jérémy s’est levé d’un bond.

- Tu te fous de moi ?

Des larmes de rage au bord des yeux.

- Je ne te demande pas de me faire un cours d’éducation sexuelle, putain de merde, je te demande de me dire comment on fait les gosses !

La porte s’est ouverte et le Petit a fait son apparition :

- À table ! Matthias est arrivé.

Et, comme il nous voyais saisis dans le même iceberg :

- Les gosses ? Mais je sais, moi ! C’est très facile, les gosses !

Il a saisi une feuille, le stylo de Julie, et a tendu le résultat à Jérémy.

- Tiens, c’est comme ça qu’on fait !

Deux secondes plus tard, ils dévalaient les escaliers en ricanant comme un coin de récré. Le croquis bâclé par le Petit ne laissait aucun doute : c’était bien comme ça.

Ensuite s’impose la chanson d’Aldebert et Anne Sylvestre, Pas plus compliqué que ça qu’on peut écouter ici et dont on peut lire les paroles là.

Voilà votre tête aussi encombrée que la mienne… Cadeau !

Le Quatuor : danseurs de cordes

Je suis allée au spectacle ce week-end, et je suis bien emmerdée pour vous en parler. Ça fait trois fois que j’essaye d’écrire un billet et que je bute sur la première phrase : “Le Quatuor, c’est”.

Le Quatuor, c’est… quoi ? C’est bien le problème : ces énergumènes sont très difficiles à faire entrer dans une définition, et ils n’ont même pas de site web où je pourrais en piquer une.

Je recommence. Le Quatuor, c’est un quatuor classique : deux violons, un alto, un violoncelle. Si je dis ça, je ne dis rien du tout. Le Quatuor, ce sont quatre hommes qui jouent des instruments classiques, mais pas que, des morceaux classiques, mais pas que. On s’approche, là, on s’approche… Le Quatuor, c’est un groupe de clowns qui font de la musique. Pas mal, mais un peu réducteur. Le Quatuor, ce sont quatre mecs qui, sur une scène, jouent de plein d’instruments de manière plus ou moins loufoque, dansent, chantent, courent, vous font rire, vous émeuvent, bref vous font passer un très bon moment. S’ils passent tout près de chez vous, courez-y !

Ben voilà, c’était pas si difficile.

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