Les marges
Publié le mercredi 3 septembre 2008 - La vie, l'univers et le reste - Lien permanent
L'été, les médias se repaissent de faits divers(1). Je n'ai pas pour habitude d'y prêter attention, mais le hasard m'a amenée à entendre et voir plusieurs reportages sur un fait divers en particulier, cet été. C'était début août, et tout le monde parlait du meurtre d'un petit garçon, dont on a a priori retrouvé l'assassin. L'homme n'avait pas de maison.
Un élément qui m'a intriguée, dans le traitement de ce fait divers, a été la façon dont on a qualifié cet homme. Je ne l'ai jamais entendu appeler autrement que "un marginal". Bizarre, non, cette unanimité ? Je pensais que le qualificatif politiquement correct, pour quelqu'un qui dort dans la rue, c'était SDF. J'ai commencé par me demander si c'était le nouveau terme à employer, "marginal" chassant "SDF" qui lui-même avait chassé quoi, "clochard" ? Mais les mots ne sont pas interchangeables comme ça, uniquement parce que l'un est plus à la mode ou plus joli... Ils sont porteurs de sens.
Clochard vient de cloche, qui à l'origine (vers le moyen-âge, si mes souvenirs sont bons) veut dire "boiteux" De "boiteux" on a vite dérivé vers "incapable", et ainsi de suite. La terminaison (la même que "connard", "salopard", j'en passe) ne doit rien au hasard, clochard porte une désapprobation, un jugement négatif, ce n'est pas un mot neutre. SDF, quant à lui, si on regarde son origine et son sens premier, est aussi propre et tranchant qu'un bistouri qui part au bloc, c'est la simple description d'une réalité : Sans Domicile Fixe. Marginal, c'est différent. Un marginal, c'est quelqu'un qui vit, par choix ou non, à la marge de la société. Au bord. Il peut avoir un toit, d'ailleurs - on appelait aussi marginaux les gens qui vivaient dans des communautés dans les années hippies. Le marginal, c'est quelqu'un qui "n'est pas comme nous".
Je crois savoir pourquoi un journaliste a choisi ce terme, et les autres ont embrayé. Probablement parce que l'homme en question ne se contentait pas de dormir dehors, il était aussi un peu fou. Doublement en marge, donc, dans sa façon de vivre et dans sa tête. Mais utiliser ce terme dans ce contexte précis (décrire l'assassin d'un jeune garçon) n'est pas innocent, d'après moi. Ça revient à attiser chez tous ceux qui écoutent la haine de ce qui est différent. À entretenir la confusion entre différent et dangereux. Et il fallait entendre hurler les loups dans les émissions qui parlaient de ce meurtre, ceux qui appelaient à enfermer tous les fous, ou tous les SDF, comme s'ils étaient tous dangereux, et ce malgré les quelques psychiatres qui tentaient de faire entendre raison, de rappeler que toutes les folies ne sont pas dangereuses. Un psychiatre a d'ailleurs publié mi-août dans Le Monde une tribune que je vous invite à lire, pour dire que non seulement tous les fous ne sont pas dangereux, mais que tous les gens dangereux ne sont pas fous. Ce serait très pratique, très confortable, de croire que des actes que nous jugeons odieux ne peuvent être commis que par quelqu'un de sérieusement (et par là j'entends aussi visiblement) dérangé, mais c'est faux.
D'autre part, l'existence d'une marge est selon moi le symptôme d'une société en bonne santé, qui ne produit pas que des individus conformes et qui font ce qu'on attend d'eux. Les hommes qui ont laissé une trace dans l'histoire ont souvent été considérés comme des marginaux. Vincent Van Gogh avait sans doute un grain de folie, il est mort presque inconnu. Verlaine a tiré des coups de feu sur Rimbaud, lui est mort dans la misère. Villon a manqué être pendu. Vous me direz, ceux-là sont des artistes, les artistes ont le droit d'être en marge, quid des gens de science ? Au début, ceux qui ont eu l'idée de découper des cadavres pour comprendre comment fonctionnait le corps humain ont dû se cacher, ils passaient pour des dingues et des impies. C'est pourtant grâce à eux qu'on a eu une idée de l'anatomie humaine, et qu'on a pu comprendre et soigner ensuite certaines maladies. Galilée, quand il a pu prouver que la Terre tournait autour du soleil, condamné, traité comme un fou. Si on veut aller jusqu'au bout et traiter tous les sujets, Jésus de Nazareth, fils de Dieu ou pas, était un marginal. Bizarrement, un certain nombre de ceux qui appellent à la mise au pas de tous les pas-comme-nous se réclament pourtant de lui... Une société qui rejette toute différence se condamne à ne pas évoluer, donc à scléroser. Les différences ne sont pas foncièrement une menace pour une société, elles peuvent aussi être une richesse, une promesse de changement. Il serait bon de s'en souvenir parfois.
Notes
[1] Lire à ce sujet cet article sur Rue 89

Commentaires
Cloche est aussi un synonyme de stupide, on s"y retrouve au niveau péjoratif.
Justement hier, avec l'histoire de Gustav, des digues, je réfléchissais à la sécurité, qui n'est, au final, qu'un sentiment parmi d'autres. Le sentiment d'insécurité, lui, est surement un des plus vieux qui accompagnent l'homme, tout nu avec ses petites mains roses. Fautes d'armes physiques, il a conçu des portes et a renoncé à se cacher. Il est drôle, ce discours : je ne me cache pas, mais j'ai peur. Il justifie toutes les contradictions, tous les excès honteux.
Mais la folie, la folie, elle, ne craint pas les portes...
En l'occurrence, le mot marginal pour ce monsieur me semble assez bien choisi, puisqu'il avait de quoi se loger et qu'il est parti sur les routes en entrainant une femme qui était intégrée dans la société. S'il n'avait pas été un peu fou, tenu des propos incohérents et vraisemblablement tué un enfant, il aurait juste été un pèlerin comme un autre. Le "pauvre d'esprit", celui qui choisit la pauvreté, il fait joli dans la Bible, dans la réalité, il a vachement intérêt à compenser cela par une sagesse et une bonté qui réchauffe le coeur sinon, gare à lui, l'étranger, le malpropre...
Les adorateurs de Dieu "propres sur eux" ne se rendent pas toujours compte qu'ils sont prisonniers de leurs angoisses et en oublient le discours de ce même Dieu (je compte sur toi pour nous trouver la parabole ou l'épitre? ;-) ) ...
Un petit coup de Moustaki?
"Humblement, il est venu
On ne l'a pas reconnu
Il était mal habillé
Il n'avait pas de souliers
Parce qu'il était pied nus
On ne l'a pas reconnu"...
Le mot était peut-être bien choisi pour décrire ce monsieur (comment le savoir, je n'ai entendu que des bribes de reportage et le débat qui faisait rage) mais l'opprobe qu'on a jetée sur lui a rejailli sur toutes les catégories dans lesquelles on l'incluait : les fous, les SDF, les marginaux en général. C'est marrant d'ailleurs, j'ai comme l'intuition que la vague de hurlements aurait été moins longue ou moins ciblée s'il avait été notaire... Vous imaginez des participants à un débat sur la cinq appeler à l'évaluation psy immédiate de tous les notaires, et leur enfermement au moindre doute, parce que si l'un d'eux a été capable de "faire ça", sûrement les autres le sont aussi ?
Je comprends bien ce que tu veux dire, l'opprobre généralisée et le hurlement au loup pour UN homme qui a tué ; c'est con, c'est étroit, c'est délirant.
Je ne voulais pas excuser les gens, juste les expliquer un peu. Nous pensons moins avec notre tête qu'avec nos tripes, c'est humain.
Je vois bien, et je l'éprouve aussi parfois. Ce qui est plus ennuyeux, c'est qu'on confonde réaction et réflexion. C'est très normal de réagir avec ses tripes, ça l'est moins de confondre ses tripes et son cerveau et d'oublier de remettre le second en marche quand les premières ont fait leur office.
Le fou, le marginal, le monstre : même combat.
Ça évite d'avoir à réfléchir à nos aberrations quelquefois très rationnelles.
Ce que tu écris m'a fait beaucoup penser à l'affaire Roman (sans d), lui aussi accusé de l'assassinat d'un enfant (une petite fille, je crois) et décrit à longueur de colonnes comme "un marginal". Il avait en effet les cheveux longs, vivait dans la montagne, et n'était pas "comme les autres". Un coupable idéal, qui fut pourtant finalement acquitté.
Je ne sais pas si l'accusé actuel est coupable ou non, c'est fort possible, mais tu as raison, l'utilisation de "marginal" pour le caractériser renvoie à la peur de la différence, la peur aussi de ceux qui ne sont pas conformes, donc "déviants", donc potentiellement dangereux... ça n'est pas près de s'arranger, dans une société qui pense qu'on peut ficher à 13 ans des gosses susceptibles de "porter atteinte à l'ordre public".
Sur les notaires, tu ne crois pas si bien dire ! Dans les années 70, à Bruay en Artois, un notaire fut soupçonné d'un crime odieux. Le "Libé" de l'époque, très très mao, était sûr qu'il était coupable, parce que c'était un bourgeois (et qu'il mangeait des steaks de 500 grammes, et avait des moeurs peu conformes à la morale prolétarienne). Le journal fit une véritable campagne contre le notaire, jusqu'au moment où il fut prouvé innocent. Olivier Rollin raconte ça très bien dans "Tigre en papier", de ces années-là ça reste sa plus grande honte. Et en effet ça paraît dingue, un système de pensée assez clos pour produire des raisonnements pareils. Or ce qu'on vit n'est quand même pas très rassurant, mais autrement plus massif...
je ne serais pas étonnée d'apprendre que la presse a juste repris le terme employé par la police quand ils ont annoncé être sur la piste de cet homme. Après, faute mieux "marginal" a été gardé, parce que c'est ce qui lui convenait le mieux.
Pour moi c'est justement un terme qui individualise au maximum la personne, et qui justement évite de mettre dans le même sac tous-ceux-qui-vivent-un-peu-autrement. Mais je n'ai pas vraiment suivi les débats, ça ne m'étonne pas que ça ait pu déraper par la suite.
le crime a choqué par sa brutalité et son incohérence, "les gens" ont toujours tendance à ce moment là à faire ressortir leur peur de l'autre, surtout de celui qui est différent et ne rentre pas dans le moule comme tu l'as dit.
c'est surtout là-dessus que les medias sont coupables, ils n'auraient pas du stigmatiser cette peur de l'autre.
je ne sais pas si ça vient de là, mais cette manie de faire des micros-trottoir pour tout et n'importe quoi me semble coupable en grande partie, ça ne fait jamais avancer le débat, et c'est presque toujours bourré d'à priori.