L'été, les médias se repaissent de faits divers(1). Je n'ai pas pour habitude d'y prêter attention, mais le hasard m'a amenée à entendre et voir plusieurs reportages sur un fait divers en particulier, cet été. C'était début août, et tout le monde parlait du meurtre d'un petit garçon, dont on a a priori retrouvé l'assassin. L'homme n'avait pas de maison.

Un élément qui m'a intriguée, dans le traitement de ce fait divers, a été la façon dont on a qualifié cet homme. Je ne l'ai jamais entendu appeler autrement que "un marginal". Bizarre, non, cette unanimité ? Je pensais que le qualificatif politiquement correct, pour quelqu'un qui dort dans la rue, c'était SDF. J'ai commencé par me demander si c'était le nouveau terme à employer, "marginal" chassant "SDF" qui lui-même avait chassé quoi, "clochard" ? Mais les mots ne sont pas interchangeables comme ça, uniquement parce que l'un est plus à la mode ou plus joli... Ils sont porteurs de sens.

Clochard vient de cloche, qui à l'origine (vers le moyen-âge, si mes souvenirs sont bons) veut dire "boiteux" De "boiteux" on a vite dérivé vers "incapable", et ainsi de suite. La terminaison (la même que "connard", "salopard", j'en passe) ne doit rien au hasard, clochard porte une désapprobation, un jugement négatif, ce n'est pas un mot neutre. SDF, quant à lui, si on regarde son origine et son sens premier, est aussi propre et tranchant qu'un bistouri qui part au bloc, c'est la simple description d'une réalité : Sans Domicile Fixe. Marginal, c'est différent. Un marginal, c'est quelqu'un qui vit, par choix ou non, à la marge de la société. Au bord. Il peut avoir un toit, d'ailleurs - on appelait aussi marginaux les gens qui vivaient dans des communautés dans les années hippies. Le marginal, c'est quelqu'un qui "n'est pas comme nous".

Je crois savoir pourquoi un journaliste a choisi ce terme, et les autres ont embrayé. Probablement parce que l'homme en question ne se contentait pas de dormir dehors, il était aussi un peu fou. Doublement en marge, donc, dans sa façon de vivre et dans sa tête. Mais utiliser ce terme dans ce contexte précis (décrire l'assassin d'un jeune garçon) n'est pas innocent, d'après moi. Ça revient à attiser chez tous ceux qui écoutent la haine de ce qui est différent. À entretenir la confusion entre différent et dangereux. Et il fallait entendre hurler les loups dans les émissions qui parlaient de ce meurtre, ceux qui appelaient à enfermer tous les fous, ou tous les SDF, comme s'ils étaient tous dangereux, et ce malgré les quelques psychiatres qui tentaient de faire entendre raison, de rappeler que toutes les folies ne sont pas dangereuses. Un psychiatre a d'ailleurs publié mi-août dans Le Monde une tribune que je vous invite à lire, pour dire que non seulement tous les fous ne sont pas dangereux, mais que tous les gens dangereux ne sont pas fous. Ce serait très pratique, très confortable, de croire que des actes que nous jugeons odieux ne peuvent être commis que par quelqu'un de sérieusement (et par là j'entends aussi visiblement) dérangé, mais c'est faux.

D'autre part, l'existence d'une marge est selon moi le symptôme d'une société en bonne santé, qui ne produit pas que des individus conformes et qui font ce qu'on attend d'eux. Les hommes qui ont laissé une trace dans l'histoire ont souvent été considérés comme des marginaux. Vincent Van Gogh avait sans doute un grain de folie, il est mort presque inconnu. Verlaine a tiré des coups de feu sur Rimbaud, lui est mort dans la misère. Villon a manqué être pendu. Vous me direz, ceux-là sont des artistes, les artistes ont le droit d'être en marge, quid des gens de science ? Au début, ceux qui ont eu l'idée de découper des cadavres pour comprendre comment fonctionnait le corps humain ont dû se cacher, ils passaient pour des dingues et des impies. C'est pourtant grâce à eux qu'on a eu une idée de l'anatomie humaine, et qu'on a pu comprendre et soigner ensuite certaines maladies. Galilée, quand il a pu prouver que la Terre tournait autour du soleil, condamné, traité comme un fou. Si on veut aller jusqu'au bout et traiter tous les sujets, Jésus de Nazareth, fils de Dieu ou pas, était un marginal. Bizarrement, un certain nombre de ceux qui appellent à la mise au pas de tous les pas-comme-nous se réclament pourtant de lui... Une société qui rejette toute différence se condamne à ne pas évoluer, donc à scléroser. Les différences ne sont pas foncièrement une menace pour une société, elles peuvent aussi être une richesse, une promesse de changement. Il serait bon de s'en souvenir parfois.

Notes

[1] Lire à ce sujet cet article sur Rue 89