Comme la plupart d'entre vous le savent, je suis bibliothécaire. C'est un métier qui fait partie de ce qu'on appelle communément les professions de service. Je ne fabrique rien au sens strict du terme, mon travail consiste, in fine, à être au service des usagers de ma bibliothèque.

Je vois déjà des gens bondir en lisant cette phrase.

Il faut dire que pour moi, être au service des usagers ne consiste pas à faire leurs quatre volontés. Par exemple, faire respecter le règlement, en général ça ne plaît pas (sur le coup) à ceux qui ont rendu des documents en retard ou font un barouf du diable. Mais en le faisant respecter, je sers le plus grand nombre qui aimerait récupérer les livres à leur tour ou réfléchir en paix. En gros, je pense qu'on peut être au service des gens sans devenir servile, tout comme on peut être diplomate et dire tout de même ce qu'il y a à dire, sans lécher tous les culs qui passent.

Pourquoi je vous parle de ça ? Parce que la tentation est souvent forte de tomber dans deux extrêmes qui nous font sortir de cette simple notion de service.

Parfois, je voudrais accorder tout ce qu'ils demandent aux usagers. Ça n'a rien de drôle de devoir rappeler les gens à l'ordre ou leur refuser ce que la bibliothèque ne propose pas. Imaginez. On doit construire un mur assez solide pour résister aux coups de bélier des demandes répétées des lecteurs, mais ce mur doit aussi rester joli, c'est-à-dire qu'on doit rester souriant, poli, affable, sauf si en face on sort la TNT, et encore. Le visage de la bibliothèque, que chacun incarne quand il est à l'accueil, doit rester regardable. C'est usant à la longue de supporter l'agressivité de ceux à qui on dit non, et les merci sincères pour le service qu'on rend sont rares. Mais sur le long terme, c'est en gardant cette attitude qu'on sert au mieux le plus grand nombre.

Parfois, à l'inverse, on est tellement fatigué qu'on prend des décisions en pensant d'abord à ce qui sera pratique pour le fonctionnement de la bibliothèque, même si ça oblige les usagers à se plier à des procédures qui pourraient être plus simples. C'est tentant, bien sûr. Mais le lecteur qui sent qu'il ne compte pas pour grand-chose dans sa bibliothèque risque fort de ne pas revenir, et ces décisions sont contraires à l'idée de service rendu.

J'aime mon métier, et je suis fière de le faire. J'aimerais néanmoins que plus de gens comprennent que garder pas trop amochée l'envie de rester à leur service n'est pas évident au jour le jour... J'aimerais aussi que tous les bibliothécaires gardent cet idéal dans la tête. Car cette notion est bien un idéal : quelque chose vers quoi on tend chaque jour.