Monsieur Meurin,


Si je vous écris cette lettre, c'est pour vous informer de la raison pour laquelle mon fils Martin ne rendra pas le dossier sur lequel vous lui aviez demandé de travailler pour demain dernier délai. Vous attendez peut-être une excuse bateau, le chien a mangé son plan, une fuite de gaz l'a chassé de son domicile... Il se trouve, monsieur Meurin, que mon fils n'est pas le genre de mecton, le genre de rigolo qui se tourne les pouces et laisse son vieux père trouver des explications à son Professeur.

Simplement, il n'est pas là pour le moment, et je sais que vous attendez l'ébauche de sa thèse. Je vous vois chez vous, acoudé à la rambarde du balcon, feutre prêt à dégainer pour stabylo-bosser le travail de Martin, et recevant ma lettre à la place. Vous serrez dans votre main un de ces morceaux d'obsidienne que vous aimez laisser traîner dans vos poches, vous vous coupez, et vous jurez dans votre barbe, mais poliment (je vous imagine bien disant "fichtre" ou "sang-dieu", allez savoir pourquoi, peut-être parce que vous êtes Professeur) en lisant mes explications qui n'expliquent rien.

Je tout vous raconter, puisque vous ne pouvez pas attendre. Mon fils, mon fils Martin, votre thésard, a tout bonnement craqué. Il ne supportait plus Paris et tout ce froid, détestait dormir avec une chauferette et marcher le matin sur les crottes de Badinguet, le caniche de sa voisine. Il m'a dit Papa, je veux tout changer, ras-le-bol des études. Et il est parti il y a trois semaines élever des lapins angora en Argentine. Je ne sais pas s'il a un grand avenir dans la cuniculiculture, mais il semble plus heureux là-bas qu'à Paris. Et voilà, monsieur, pourquoi vous recevez cette lettre.

Je ne sais jamais comment écrire au revoir. J'imagine que je devrais caser mes considérations quelque part, mais dans le doute, je préfère utiliser un mot plus simple : amicalement,


Martin père.


Edit le 14/01/2009 : vous pouvez lire la réponse du professeur à son élève par Rififi, et une autre lettre de rupture avec les mêmes mots, par Christophe. Quel talent !