Monologue d'un souverain
Publié le mercredi 18 février 2009 - Jouons ! - Lien permanent
Je suis un aigle. Pas n'importe quel aigle, hein, pas un aigle de bas étage, un bouffeur de lapins : non, je suis l'aigle qui dévorait le foie de Prométhée. Tous les jours. Depuis 8 fois mille ans. Ça me rendait bien un peu spleen de temps en temps, cette routine (pourtant je mangeais son foie, pas sa rate). Du coup, je changeais des détails. À certaines périodes, je jouais les esthèthes, je venais tous les jours à une heure différente, pour contempler le rouge carmin du sang sous toutes les lumières possibles. Parfois, ma besogne accomplie, je lui causais, à Prométhée. Il ne m'en voulait pas, il savait bien que je faisais mon job à contrecœur, que si je refusais je serais transformé en poulet rôti par Zeus.
Il était vantard, mais on le serait à moins. J'ai du génie, disait-il. J'ai créé les Hommes, j'ai volé le feu aux Dieux. Tu en connais beaucoup, toi, des Titans qui ont fait tant de grandes choses ? Non, Prométhée, je lui disais. Seulement toi. Je crois que ça nous aidait tous les deux à ne pas devenir fous d'avoir quelqu'un à qui parler, même dans ces circonstances.
Jusqu'à ce jour de 1848.
Où à force de tirer sur ses chaînes, celles qui avaient été forgées par Héphaïstos, il a fini par les casser. Enfin, c'est comme ça que j'interprète les choses, parce que quand je suis arrivé, ce qui restait des chaînes était par terre, et Prométhée nulle part en vue.
Je l'ai eu dure, je ne vais pas vous le cacher.
Cruel dilemme. Devais-je devais aller dire au patron que l'oiseau s'était envolé ? C'est une blague - je n'ai pas pensé à le faire, pas une seule minute. Je savais bien que je pourrais aussi bien me tuer moi-même, ce serait plus rapide. Non, l'évasion de Prométhée m'a forcé à entrer, moi aussi, dans la clandestinité.
Je me suis mêlé au monde de ces Hommes dont il m'avait tant parlé.
Quoi, vous ne me croyez pas ? Pour un aigle comme moi, qui a déjà vécu des milliers d'années, c'est un jeu d'enfant de leur embrouiller l'esprit suffisamment pour leur faire croire que je suis comme eux. J'ai trimé pour gagner mon foie quotidien. Je me suis fait cireur de chaussures, joueur d'accordéon, vendeur de journaux à la criée. J'ai tout fait, je vous dis. J'ai même travaillé chez IBM à l'époque de l'invention du disque dur. J'ai gagné des fortunes et je les ai reperdues, j'ai vécu comme un clochard et comme un roi, sur une péniche comme Cidrolin et dans des palaces comme Shâhriar.
Seulement, je me fais vieux. L'illusion commence à s'effriter. La semaine dernière, alors que j'attendais d'être appelé pour un entretien d'embauche, dans un bête couloir blanc, quelqu'un a hurlé "un aigle" ! Je me suis retourné, où ça, un aigle ? Pas de bol, c'était bien de moi qu'il parlait, l'ahuri. Tout le monde l'a pris pour un fou. Mais j'ai su que c'était le début de la fin, que les gens allaient commencer à se retourner sur moi partout et qu'un jour un abruti de chasseur, ignorant que je suis une espèce protégée, allait me tirer dessus dans la rue.
Vous parlez d'une mort à la con.
Voilà pourquoi je suis venu vous voir, doc. Je voudrais être réintroduit dans la nature, dans une réserve, si possible. Il y a très longtemps que je n'ai pas mangé autre chose que du foie, que je n'ai pas chassé, que je n'ai pas même volé de mes propres ailes. Il va y avoir du boulot pour me réapprendre à me comporter comme un aigle sauvage, c'est moi qui vous le dis.
On commence quand ?
Ce texte a été écrit en suivant une contrainte de Kozlika.

Commentaires
Joli !
(Il va bientôt falloir que je m'y mette aussi... )
Marrant, bien trouvé ! Mais il serait pas un peu mytho, cet aigle?
;)
Kitty : chouette, j'adorerais lire ce que tu peux faire de ça !
Ardalia : hé hé... Mais tout le but d'un récit comme celui-là est justement de laisser le doute. Ça peut être vrai, ça peut être faux, on n'a que la parole du locuteur. :-)
vraiment excellent, tu t'es drôlement bien arrangé des contraintes
ça fait un très joli récit :-)
Merci, ça fait plaisir. :-)