Je venais de finir mon troisième whisky quand j’ai vu sa silhouette à travers la vitre de ma porte. Allons bon, qu’est-ce qu’un beau mec tout en muscles pouvait venir chercher ici à cette heure de la nuit ? Comme ils le font souvent, il a hésité avant de pousser la porte. Il n’a pas eu l’air ravi de ce qu’il a vu derrière : une splendide femme d’une quarantaine d’années, en jean et T-shirt, les pieds sur un bureau centenaire, mais pas le genre qu’on trouve chez les antiquaires, en bref : moi. Il s’est tout de même approché et s’est assis devant moi sans prononcer un mot. Je me suis contentée de lui retourner son regard.

D’une voix hésitante et plus aiguë que je ne l’aurais imaginée, il a pris la parole.

“Je crois que ma femme me trompe.”

Encore un. Ce n’est pas demain que je vais sortir des histoires d’adultère pour enquêter sur quelque chose d’intéressant, mais il faut bouffer.

“Qu’est-ce qui vous fait croire ça ?

- Quand on s’est rencontrés, je travaillais dans un club de strip-tease, Les Boys. Elle est venue un soir avec des copines pour fêter son diplôme de droit, et, aussi improbable que ça paraisse, on a sympathisé. Autant dire qu’entre nous deux, physiquement, ça a toujours été plutôt intense.”

Je ne voyais pas le rapport avec la choucroute, mais c’est souvent comme ça au début, il faut les laisser se raconter.

“J’ai quitté le club quand on s’est fiancés, j’ai trouvé un boulot où je me fais chier mais qui fait mieux dans le décor. Au début, elle racontait cette histoire en riant, mais depuis, elle a pris du galon, elle travaille de plus en plus tard, et elle ne dit plus jamais la vérité quand on lui demande où nous nous sommes rencontrés. Comme si j’avais fait un travail malhonnête, comme si j’avais été un Don ou quelque chose dans ce goût-là. Ce n’est peut-être pas très joli de trémousser les fesses pour gagner sa vie, mais ce n’est pas illégal.

- Elle se sent peut-être simplement embarrassée d’avoir été dans ce genre de club. Si vous regardez un peu la télévision, vous savez que dans les séries, les scènes où un homme va regarder des femmes se déshabiller sont courantes et l’image de ces personnages n’est pas particulièrement mauvaise. Une femme, par contre…

- Ça va, pas la peine de me faire la sociologie des médias. Je sais que c’est mal vu, mais c’est la réalité, et si elle en a honte, elle a honte de nous.

- Je vois. Mais ça ne me dit pas pourquoi vous croyez qu’elle vous trompe.

- Un de ses employés lui fait de l’œil depuis longtemps. Je le sais, et je m’en accommode. Hier soir, on était à un dîner organisé par sa boîte, j’étais à côté de lui à table. À un moment son téléphone a sonné, il a retourné son baise-en-ville pour décrocher le plus vite possible. Des photos ont glissé sous sa chaise. Plus tard, alors qu’il était aux toilettes, je les ai ramassées. C’était cinq photos de ma femme. Pas des poses innocentes, si vous voyez ce que je veux dire. Je les ai remises dans son sac.

- D’accord…

- Je ne vous demande pas de me jouer la ballade de l’impossible, ce que je veux est très simple. Je veux être sûr. Quand, avec qui, et depuis combien de temps ça dure. Après, j’aviserai.

- Parfait, ça me semble dans mes cordes. On va dire 1000 euros pour commencer. Je vous facturerai 400 euros la journée plus les frais pour une filature complète, et je vous amènerai ce que vous me demandez.”

Tarif d’ami, mais qui sait, peut-être que ce beau brun aurait besoin de consolation devant les détails des coucheries de sa femme…


Ce texte est ma participation au jeu des titres d’Akynou, deuxième saison - il s’agissait d’écrire un texte contenant une liste imposée de cinq titres (dans le texte en italiques). Ma liste était celle d’Akynou elle-même.