Un jeune homme avait depuis son plus jeune âge le talent de défaire les nœuds. Ses parents, quand il était petit, s’arrachèrent les cheveux pour trouver un nœud de lacet que leur fils ne pourrait pas défaire ; en vain. Ils finirent par le chausser uniquement de baskets à scratch. Au fur et à mesure qu’il grandit, il apprit que son don avait bien d’autres usages que l’aider à se débarrasser de ses chaussures. Il défit des nœuds dans les écouteurs des lecteurs mp3 de ses condisciples au collège, des nœuds dans les colliers et les bracelets de ses amies au lycée, des nœuds dans les câbles des salles informatiques de sa faculté.
À cinquante kilomètres de là, au bord de la mer, une jeune fille avait le talent de faire des nœuds. Dit comme ça, on pourrait croire à quelque chose de moins remarquable, mais il faut imaginer une petite fille qui, ayant à peine vu un nœud déjà fait, savait le refaire sur n’importe quoi d’autre. Elle aussi fut très tôt chaussée de baskets à scratchs ; ses parents étaient à bout de nerfs devant les multiples nœuds qu’elle rajoutait à ses lacets, et qu’elle refusait ensuite de défaire. Heureusement, elle put continuer de pratiquer son passe-temps favori grâce aux pêcheurs locaux, ravis de déléguer la réparation de leurs filets à quelqu’un de naturellement doué, et qui prenait si visiblement plaisir à la tâche.
Deux talents aussi incroyables ne pouvaient rester bien longtemps inconnus. Jean-Pierre Pernaud fit un reportage sur chacun de ces jeunes gens, à une semaine d’intervalle. Chaque couple de parents, en entendant parler de quelqu’un dont le don était si complémentaire de celui de leur rejeton, pensa qu’ils pouvaient former un ménage parfait, elle faisant les nœuds, lui les défaisant. Ils organisèrent donc une rencontre autour d’un dîner.
Il fallut leur arracher les assiettes des mains pour les empêcher de se les envoyer à la figure.
Aujourd’hui, le jeune homme est coiffeur, spécialisé dans les tignasses rebelles, et il aide sa femme bijoutière pour les chaines gravement emmêlées. Quand à la jeune fille, elle a entamé un tour du monde à la voile en solitaire, se nourrissant essentiellement de poissons qu’elle attrape avec ses filets magiques.
Moralité : les contraires s’attirent parfois, d’accord, mais faut quand même pas pousser.
Texte écrit sur une consigne des Impromptus Littéraires et publié là-bas.

Commentaires
Ben alors, le happy end d’ “ils se marièrent et eurent beaucoup d’enfant ?” ;-)
La chute surprend et j’ai bien aimé.
C’est une fable, pas un conte ! J’ai aimé jouer avec les attentes du lecteur, tant mieux si ça a marché. ;-)