Parfois, quand je marche dans la rue avec mon fils et que je m’exclame “oh, regarde, un avion !” ou “tu as entendu cet oiseau comme il est joli ?” je sens sur nous des regards attendris. Des regards qui semblent dire “voilà une mère qui prend le temps de se mettre au même niveau que son enfant, comme c’est beau”. Puisque les gens ne le disent pas tout haut, je ne réponds rien, mais il y a des moments où je me sens quand même rudement hypocrite. Lecteur, mon semblable, mon frère(1), la vérité est toute autre : je m’extasie de la même façon quand mon fils n’est pas là, je me débrouille juste pour que ça se voie moins.
Quand on est enfant le monde est tout neuf, tout nous étonne, tout nous émerveille. Normalement, plus on vieillit, plus on perd cette capacité à regarder, écouter autour de soi et éprouver de la joie devant des choses simples. Chez moi, elle n’est jamais vraiment partie. Je vous rassure, je ne suis quand même pas Lou Ravi ; de l’extérieur, je suis normale, je râle quand ça ne va pas, je m’énerve pour des choses sans importance. Mais il suffit de peu pour me faire sourire ou regagner un peu le moral.
Je souris aux anges devant une mésange, ou n’importe quel oiseau, d’ailleurs (sauf les pigeons). J’aime voir passer les montgolfières et entendre leurs rugissements quand elles reprennent de la hauteur. Je repère les araignées dans les feuilles ou dans les coins, et je les admire (mais pas de trop près tout de même). Quand une chanson que j’aime passe dans le métro en même temps que moi, j’ai l’impression qu’elle l’a fait exprès. Je ris, intérieurement ou pas, quand j’entends une phrase qui pourrait vouloir dire autre chose dans un autre contexte(2). Pareil quand je surprends des morceaux de conversation à un bout de portable, et que je m’amuse à imaginer ce qui se dit à l’autre bout. Lire à haute voix les textes vantant les mérites d’une lessive ou d’un vin dans un supermarché me réjouit presque toujours(3). En automne j’aime regarder tomber les feuilles et leurs couleurs m’enchantent, au printemps je m’émerveille devant la perfection des bourgeons. Quand je retrouve ma voiture à la fin de la répétition chorale, je lui demande si elle n’a pas trouvé le temps trop long. Un croissant tiède ou chaud suffit à me remonter le moral les jours où il est en berne.
Bref, par je ne sais quel miracle, j’ai gardé la main sur mes lunettes bleues, lunettes roses. C’est parfois franchement embarrassant, quand on est surpris à ces pensées buissonnières par des gens qui ne laissent jamais les leurs vagabonder (ou qui ne veulent pas que ça se sache). C’est aussi formidable, quand on voisine avec quelqu’un qui leur laisse le champ libre, enfant ou adulte ; partager des moments d’émerveillement, échanger des regards complices, se permettre des sourires et des fous rires incompréhensibles pour le commun des mortels, tout ça vous a une saveur irremplaçable.
Notes
(1) toute référence au grand Charles (le seul !) est volontaire.
(2) par exemple, le toubib qui me dit “bon, je vous arrête” a de grandes chances de me voir réprimer un fou rire. C’est une phrase plus agréable dans la bouche d’un médecin que dans celle d’un policier… Tant qu’on est dans le médical, il y a eu cette fois-là, aussi.
(3) un peu comme Anne et son enchanteur.

Commentaires
Ainsi je ne suis pas la seule?…………. Note que ça ne m’inquiétait pas. C’est un des traits de mon caractère que le Héros apprécie tout particulièrement. Et depuis 7 ans, il a appris lui-aussi à se réjouir d’une goutte de rosée sur une toile d’araignée ou d’un flamboiement céleste un soir d’hiver.
Eh oui, c’est formidable ; à force, c’est contagieux. :-)
J’en suis aussi, tout comme mon Grand Brun. C’est merveilleux de pouvoir partager ces petits moments de rien a deux. Et oui, c’est contagieux pour un peu qu’on sache prendre le temps de montrer l’incroyable, l’irresistiblement drole et le merveilleux qu’il y a un peu partout.