Il y a si longtemps que plus personne ne m’a touchée. Enfin, quand je dis personne… Les araignées ne se privent pas de faire leur toile sur moi, les chauves-souris m’effleurent de l’aile en passant, voilà tout le contact auquel j’ai droit. La maison est en vente depuis deux ans, mais je crois que les héritiers de mes anciens propriétaires en demandent trop. Ou peut-être que la maison est trop vieille, les fenêtre appelant les courants d’air façon passoire. Ou bien… Je ne sais pas. Tout ce que je sais, c’est qu’il n’y a pas beaucoup de visites, et quand il y en a, les visiteurs me jettent à peine un regard, demandent ce qu’il y a derrière moi, et passent à autre chose. On pourrait croire que la curiosité les pousserait à entrer. Je suis une porte, après tout, faite pour être ouverte et fermée ! Mais rien, macache, depuis deux ans pas une main humaine.
Aujourd’hui, la dame de l’agence immobilière est revenue. Je l’entends qui monte l’escalier, laissant échapper la mélopée habituelle sur l’orientation, la situation, et les autres choses en -tion. Je n’ai jamais pu la supporter ; il me semble que sa compétence est proportionnelle à la longueur de sa jupe. Elle se désintéresse complètement de la maison, néglige de parler de ses atouts, des mirabelles dans le jardin, de la solidité de ses portes (je ne parle pas de moi, celle de l’entrée est en chêne massif, comme on n’en fait plus). Elle se contente de minauder et pense que ça va suffire à remporter une vente. Mouais, jusqu’ici on ne peut pas parler de succès.
Le type qui l’accompagne, par contre, délicieux. Je n’avais pas vu un aussi joli petit lot depuis… Ouh là… Au moins. Ses yeux, son sourire en coin, son petit cul, sa démarche, le seul adjectif qui me vienne à l’esprit est “ravageur”. Il raconte à l’agente qu’il cherche un endroit tranquille pour écrire un roman sur les zazous, qu’il ne craint pas le froid. Je savais qu’on était faits l’un pour l’autre ! Il s’approche de moi comme dans un rêve, et je lui dis en pensée viens là mon grand, touche-moi, ouvre-moi, je t’en prie, tu vois bien que je n’attends que ça… Il demande à en quoi je suis faite, et ce que je cache. Elle lui répond que derrière moi il y a un grand débarras, et qu’elle n’est pas experte en bois. Non mais je vous jure. Comme s’il fallait être experte pour reconnaître que je suis en tilleul, bois moins noble que le chêne mais plus facile à travailler, et qui dure, laissez-moi vous le dire ! La créature immobilière sera en maison de retraite, les seins en gant de toilette, que je serai toujours là, fière, prête à m’ouvrir et à me fermer à la demande.
Lui me regarde, l’air pensif. Il demande à m’ouvrir. L’autre se perd dans son trousseau. Ma clef est là, abrutie, à l’ancienne, un peu rouillée mais pleine de charme ! S’il vous plait, faites que ce soit lui qui m’ouvre.
Il tente d’enfoncer la clef en moi d’un seul coup, et je défaille sous l’assaut. C’est si bon d’être enfin touchée, mais un peu de douceur, que diable ! Nous autres portes n’avons pas de cyprine pour faciliter la pénétration, et tous nos amants ne se baladent pas avec du WD-40. Il sent enfin qu’il est trop brutal, retire complètement la clef, et s’agenouille devant moi. Il regarde ma serrure de près avant de s’y réintroduire, avec le bon angle, cette fois, et de la tendresse. Il fait jouer la serrure, je m’ouvre en grinçant de plaisir.
Ça aurait pu si bien finir entre nous s’il n’avait pas été chiroptophobe. Où est Bruce Wayne quand on a besoin de lui, n’est-ce pas…
Texte écrit sur une consigne Twitter de La Bouseuse. Il s’agissait d’écrire une histoire de rencontre amoureuse contenant tous les mots que vous voyez en italique dans le texte.
Alizarine a répondu à la même contrainte, son texte est là et il est magnifique !

Commentaires
Défi relevé ! J’aime bien l’idée de la porte. Ma première piste était dans la même veine, détourner la rencontre, utiliser un objet, quelque chose dans le genre puis je suis retombée sur mes vieux amours : les personnages impaires. 1, 3, 5, mon équilibre littéraire est toujours bancale.
Joli texte, en tout cas. J’aime beaucoup l’idée de la porte et tu as une vraie chute !
Joooliii!!!!
Très élégant, ce détournement ! Moi qui suis incapable de ce genre de très jolie pirouette, je te tire mon chapeau !
Merci à toutes les trois. :-)
Euh, magnifique, tu pousses un peu, non ?
La prochaine fois, je te consulterai avant de choisir mon adjectif. Ou pas. ;-)